J’ai trouvé toutes sortes de mots pour
qualifier la musique de Suuns : post-punk, krautrock, art-rock, blues
rock, bruitiste, aérien, avant-guardiste… Mais le mot qui revient toujours
est : sombre.
De quoi s’agit-il ?
Le groupe Suuns
existe depuis 2000 : avec ses deux premiers albums, et une collaboration
en 2015 avec Jerusalem in my Heart, le groupe canadien s’est fait
connaitre de la scène internationale avec leur électro-rock lent et expérimental, faisant
penser à un Archive en plus brut et plus minimaliste. Sorti via le label
indépendant Secretly Canadian, le dernier album, Hold/Still, laisse
beaucoup de place aux machines. Le son fait collaborer bruits discordants et belles
envolées mélodiques, les textes sont scandés par la voix morne du chanteur Ben
Shemie, les guitares sont à l’arrache, et l’ambiance très lourde…
Ce n'est que mon avis
J’ai pris ce disque à la médiathèque sans
connaitre le groupe, attirée par l’esthétique mystérieuse de la pochette :
cette dame floue dans un univers noir, voilà qui représente bien la musique de
Hold/Still. A son écoute, on reste bizarrement hypnotisé par les mélodies éthérées,
l’électro lancinante et les ambiances puissantes et tranquilles, fasciné par
les tours et détours tortueux et inattendus qui nous attendent dans les
différentes chansons, entre énergie rock, transes entêtantes et passages
aériens.
Bien que le son soit brut et crasseux, souvent
répétitif, les mélodies et sons distillés par Suuns semblent méthodiquement
calculés, les constructions intellectuelles. Et cependant, l’écoute est facile,
elle me berce d’une manière presque rassurante. A chaque écoute mon plaisir est
renouvelé : je suis entièrement envahie par les univers sonores variés qui
forment pourtant un ensemble cohérent, intime, unique et original. Un album
fortement conseillé, en attendant de voir un éventuel live qui promet d’être
mémorable !
Un film fin sur le deuil et la difficulté de
se reconstruire après un drame personnel.
L´histoire
J’ai vu Manchester
by the sea sans rien connaître de l’histoire, et ça a été payant : plus
que pour un autre film, il est bon d’être surpris, tant la découverte peu à peu
de la vie du personnage, présente et passée, nous fait entrevoir les méandres
de son esprit et apprécier le jeu d’acteur. Je m’en voudrais de gâcher votre
plaisir, alors si vous aimez les beaux films d’auteur tristes et que vous
n’avez pas vu celui-là, mon conseil serait de le voir et de revenir lire la
critique ensuite… (Ou au moins, de zapper la partie « l’histoire » !)
Lee est gardien d’immeubles
et vit une vie sans heurts et sans passions. Il est rappelé à Manchester où il
avait vécu avec son ex-femme, lorsque son frère meurt, et apprend que ce
dernier l’a désigné comme tuteur pour son fils de 16 ans. Retrouvant une ville
qui a été le théâtre de sa vie passée, cet homme bourru et peu communiquant
doit tâtonner pour créer une bonne relation avec un adolescent plein de projets
et d’énergie, et lui permettre de continuer à vivre malgré leur deuil commun.
Lee doit se faire violence pour aller au-delà des souvenirs de l’autre drame
qui l’a frappé quelques années plus tôt dans cette même ville, et qui sont
ravivés par l’environnement, les rencontres qu’il fait et ses nouvelles
responsabilités.
Ce n'est que mon avis
Les bonnes critiques qu’on trouve un peu
partout sur ce film ne trompent pas : j’ai passé un moment hors du temps
en voyant Manchester by the sea au cinéma, il est beau et émouvant, et ses
images restent dans la tête plusieurs jours après son visionnage.
Il est déjà tout simplement très
esthétique : Manchester-by-the-sea est une ville des États-Unis qui existe
vraiment et qui n’est pas le genre d’endroit que l’on a l’habitude de voir dans
les films américains. C’est un port aux belles maisons colorées, et comme
l’histoire se déroule en grande partie en hiver, les visions de la ville
enneigée, comme les couleurs du ciel aux différents moments de la journée, sont
magnifique et apportent beaucoup á l’ambiance mélancolique générale.
Ensuite, il faut saluer la finesse du scénario
et du jeu : les acteurs sont très justes, et malgré de nombreux flash-back
qui pourraient rendre la compréhension difficile, on entre parfaitement dans l’histoire
et on est touché par les émotions qui animent le personnage. Malgré sa longueur
(2h20) on ne s’ennuie pas. Mention spéciale pour la rencontre entre Casey Affleck
et Michelle Williams dans la rue avec la poussette, qui m’a arraché des larmes
et crée un grand moment réaliste et intense avec presque rien. Un coup de génie !
L’environnement dans lequel évoluent les
personnages : quartiers « chauds » de Tokyo avec peep shows et
prostitution. Folie et meurtres violents.
L´histoire
Kenji gagne modestement
sa vie en faisant visiter aux touristes le quartier rouge de Tokyo : bars
à hôtesses et lieux de prostitution, il leur facilite l’entrée aux différents
lieux, et leur fait profiter de ses meilleurs contacts. Il a à côté de cela une
vie plutôt normale, et une petite amie lycéenne qui ne se prostitue même pas.
Un soir il accompagne Franck, américain suspect de qui il se méfie
aussitôt : Franck est bizarre, on dirait qu’il ment, il a une peau très
blanche et froide, un visage qui fait peur, il ne parait pas ressentir
spécialement d’émotions. Ses rires semblent feints et son attitude est souvent
déplacée.
Kenji doit
l’accompagner trois soirées durant, jusqu’à la nuit du nouvel an, mais il a
peur. L’atmosphère est très tendue, il soupçonne l’implication de Franck dans
des meurtres dont il entend parler aux infos, et le matin du deuxième jour il
trouve accroché à sa porte d’entrée ce qui ressemble à un morceau de chair
humaine…
Attention
spoil : et là, tadam, en fait Franck est bien un tueur, du coup il tue des
gens avec férocité, mais comme il aime bien Kenji et lui raconte qu’il tue
parce que la société est vraiment trop contradictoire, du coup Kenji se prend d’un
peu de sympathie pour lui et l’accompagne écouter les cloches du nouvel an, qui
selon le légende doivent laver celui qui les écoute de ses mauvais penchants.
Ce n'est que mon avis
J’avais dans ma jeunesse lu « les bébés
de la consigne automatique », et j’en garde un très bon souvenir : je
pensais donc que Murakami Ryû était un auteur trash de qualité, avec des choses
intéressantes à dire. Alors comme vous l’avez sûrement deviné, j’ai été déçue
par la lecture de Miso Soup (j’ai quand même terminé le roman histoire de
savoir comment il finit, ce qui n’a pas servi à grand-chose). Le plus problématique
pour moi est le style d’écriture : c’est très léger, on dirait une
écriture d’adolescent : jugements hâtifs, propos gratuits sur la société
« dégénérée » avec les quartiers de sexe, les filles qui y
travaillent et leurs clients, sans analyse, sans fond, et sans recherche. Mais
peut-être les adolescents (ou jeunes adultes) sont-ils le public visé? Ensuite,
il y a l´histoire : sans originalité, on rencontre un personnage qui est
bizarre, et c’est un psychopathe. Pas de rebondissement spécifique, et de la
violence. Peu voire pas de sexe.
J’ai tout de même trouvé quelques éléments
intéressants : le livre se lit facilement et la simplicité même de
l’écriture permet de profiter de l’ambiance menaçante sans se prendre la tête.
Et le discours du « méchant », avec l’image de l’enfant qui se perd,
apporte une touche de noirceur poétique qui rattrape un peu le côté
moralisateur plutôt agaçant de l’ensemble.
Bande dessinée, de Chloé Cruchaudet, 2013, Française
Pourquoi ça crame les oiseaux?
Guerre, prostitution et violence conjugale,
dans un univers en noir et blanc avec une touche de rouge…
L´histoire
Paul est un jeune
amoureux qui part faire la guerre dans les tranchées sans se rendre compte de ce
qui l’attend. Volontairement blessé pour fuir la bataille, il se retrouve caché
par sa femme dans un appartement. Un jour, elle a une idée pour lui permettre
de sortir et de travailler : le déguiser en femme. Mais au fil du temps,
Paul aura envie de profiter de plus en plus de sa liberté, quitte à jouer de sa
nouvelle identité.
Ce n'est que mon avis
J’étais très enthousiaste à l’idée de lire
Mauvais Genre, vu le style vraiment esthétique et sombre des dessins et le
thème jouant avec les questions de genre (J’aime beaucoup les histoires de
travestissement voire de transsexualité, par exemple Hedwig and the angry inch
et Laurence Anyways font partie de mes films préférés). J’ai donc commencé la BD
avec une attente d’histoire d’amour libertine trav/bi friendly, qui choquerait
la ménagère de l’époque mais ferait sourire gentiment les lecteurs modernes que
nous sommes.
Que nenni mon enfant ! Même si il y a
effectivement une histoire d’amour, ainsi que, oui, du libertinage, d’abord l’un
et l’autre ne font pas spécialement bon ménage, mais surtout plus que son
travestissement c’est le traumatisme de la guerre qui aura une véritable
influence sur le comportement de Paul. La violence et la peur liés au souvenir
de la guerre, et le côté « carpe diem » de celui qui a vu la mort de
près, rendent le personnage peu sympathique puisqu’on sent bien qu’il n’a, et c’est
bien compréhensible, plus de respect pour grand-chose. Et cela va en empirant
au fur et à mesure du livre.
Qu’en penser, donc ? Je ne vais pas me
plaindre du manque de bons sentiments sur un blog qui doit cramer les oiseaux,
soit. Mais il faut plus de temps pour apprécier un récit quand on ne ressent
pas spécialement de sympathie pour les personnages. Puis on prend du recul :
l’histoire est intéressante, originale, et réaliste (puisque d’ailleurs tirée
de faits réels…). Les caractères des personnages sont francs et paraissent bien
retranscrire l’époque, et finalement de thème du traumatisme de la guerre est
bien traité dans les mises en scènes et les dessins. C’est donc un album
intéressant et plus cru qu’il n’y parait, avec une histoire forte et des
rebondissements inattendus. Une lecture qui vaut le coup.
Série, de Charlie Brooker, Britannique, créée en 2011
Pourquoi ça crame les oiseaux?
Série TV qui à chaque épisode invente de
nouvelles histoires nées du rapport, dans un futur plus ou moins lointain,
entre l’homme et la technologie : télévision, technologie portable,
réseaux sociaux et internet.
Histoires qui finissent rarement bien… C’est
un euphémisme ! Vision critique de la société actuelle et de son rapport
avec les médias, satyre, situations absurdes et parfois choquantes ou perturbantes.
Ce dont il s’agit
Chaque épisode de Black Mirror est construit
de manière totalement indépendante : scénario unique, nouveaux personnages,
nouveaux acteurs. Même les époques ne sont jamais les mêmes : de très
proches de nous à très lointaines dans le futur, dans une société qui ressemble
à la nôtre ou qui s’est totalement transformée. Cependant elles ont toutes en
commun de raconter les mésaventures d’un personnage en particulier, qui verra
le cours de sa vie transformé par le biais des NTIC. Difficile de donner des
exemples sans spoiler. Mais on retrouve notamment des puces qui, placées
derrière l’oreille, servent de mémoire virtuelles et enregistrent tout ce qui
est vu ou entendu, au cas où on voudrait se le repasser plus tard. Des victimes
de hackeurs ou de youtubeurs malveillants. De la téléréalité à très grande
échelle. Ou encore des jeux vidéo dans une réalité virtuelle terriblement
réaliste… (vidéo en VF mais je n’ai pas trouvé la VOSTFR). (Sérieux rien qu’en
regardant cette bande annonce pour la mettre sur le blog j’ai envie de tout
revoir…)
Ce n'est que mon avis
J’ai découvert la série en regardant par
hasard ce qu’il y avait sur Netflix. Choc et étonnement ! Aucune série ne
ressemble à Black Mirror, pour plusieurs raisons. Bien sûr par sa forme
originale, sans histoire suivie. Mais surtout par son ton : les scènes et
thèmes abordés sont très osés, on sent que le réalisateur ne s’est pas imposé
les limites de la série « grand public ». Les sujets sont pertinents :
ils semblent toujours être le résultat d’analyses de notre société et de ses
travers, et au-delà de la technologie c’est la faiblesse de l’homme qui est
pointée du doigt.
La réalisation est maîtrisée et rythmée, on ne
s’ennuie pas une seconde, et après chaque épisode on a envie de voir le suivant
(si on a la force bien sûr !), parce qu’on sait qu’on aura toujours
beaucoup d’esprit, des surprises, et cette satisfaction de sentir le pied de
nez fait au spectateur qui ne sait pas à quoi s’attendre. Ce sont de vrais
petits films, et je dirais de petits films d’auteur, dans lesquels l’histoire
personnelle des personnages et leurs sentiments sont aussi importants et
traités avec autant de soin (bravo aux acteurs !) que la critique de la
société actuelle. On s’identifie très bien, les situations sont tout à fait
réalistes et l’effet n’en est que plus puissant. Best série ever ?
Peut-être…
Exposition, Peinture et dessin, d’Otto Dix et autres artistes, du 8 octobre 2016 au 30 janvier 2017 à
Colmar
Pourquoi ça crame les oiseaux?
Ce peintre allemand ((2 décembre 1891 – 25 juillet 1969) est surtout connu pour ses dessins et peintures torturés sur son vécu
de la 1ère guerre mondiale. Il est également réputé pour ses portraits
sarcastiques et peu flatteurs dans le cadre du mouvement de la nouvelle
objectivité. (Son tableau le plus connu en France étant son Portrait de la journaliste Sylvia von Harden, ci-dessous, peint en 1921 et racheté par
le centre Pompidou en 1961).
Il dit sur
la guerre : "C'est que la guerre est quelque chose de bestial
: la faim, les poux, la boue, tous ces bruits déments. C'est que c'est tout
autre chose. Tenez, avant mes premiers tableaux, j'ai eu l'impression que tout
un aspect de la réalité n'avait pas encore été peint : l'aspect hideux. La
guerre, c'était une chose horrible, et pourtant sublime. Il me fallait y être à
tous prix. Il faut avoir vu l'homme dans cet état déchaîné pour le connaître un
peu."
Ce dont il s’agit
Le musée Unterlinden
de Colmar consacre une grande exposition à cet artiste allemand, en prenant
pour fil conducteur ses thèmes, techniques et inspirations en lien avec un
grand triptyque peint de 1512 à 1516 par le peintre Matthias Grünewald : Le
retable d’Issenheim.
Pourquoi cette exposition ?
-Otto Dix est assez peu représenté
dans des expositions en France
-Il a été prisonnier à Colmar, et a
peint pendant cette période des œuvres différentes du reste de sa carrière,
utilisant plus volontiers des thèmes et techniques classiques (comme les
paysages et la religion)
-Le retable d’Issenheim est aujourd’hui
exposé en permanence au musée, et il vrai qu’à la vue des œuvres du peintre
allemand exposées, et après la visite guidée de l’exposition, on ressent
particulièrement le lien entre cette œuvre et celle d’Otto Dix : formes et
techniques utilisées dans certaines œuvres, puissance et violence des
représentations, thèmes religieux.
Sont exposées des œuvres
de différentes époques : dessins de guerre, portraits (dont celui de
Beaubourg), œuvres burlesques et ridicules classées comme « art dégénéré »
par les nazis, paysages déchirés. On trouve aussi dans la deuxième moitié des
peintures à thème religieux, mélangeant classicisme et un symbolisme fataliste,
moderne, étonnant : comme ce portrait de la madone sous les traits de son
amante mariée ainsi que la représentation de Job en soldat (si vous ne
connaissez pas l’histoire de Job, je vous conseille c’est assez parlant sur la
religion), ou sa propre identification à Saint Christophe (qui plie sous le poids
de Jésus, donc du monde…).
Ce n'est que mon avis
Venus en week-end
en amoureux à Strasbourg, c’est par hasard que nous sommes tombés sur l’annonce
de l’exposition sur Otto Dix, que mon cher et tendre et moi-même appréciions déjà
pour ses dessins macabres sur la guerre et ses peintures de personnages
caricaturaux et ridicules. J’en avais notamment vu lors d’une exposition sur le
mouvement Dada, auquel il a participé.
(Danse des morts)
Il y a des œuvres de
ce type au musée de Colmar, mais j’ai été aussi surprise par les aspects que je
ne connaissais pas. Il a utilisé beaucoup de techniques différentes, de dessin,
de peinture (cubisme, expressionisme… jusqu’à des styles copiés de maîtres
anciens). Voir ces œuvres en vrai est impressionnant et donne une sensation
forte de la violence et du désespoir qu’elles sont faites pour transmettre.
J’ai aussi été
assez étonnée par le virement religieux de son œuvre : comment une vision
de l’humanité aussi désespérée et noire peut-elle être le fruit d’un esprit
croyant ? Les différents articles que j’ai parcourus lient plutôt philosophiquement
le peintre à Nietzsche. Sa manière de moquer le monde et les hommes (l’œuvre divine !)
ne parait pas très digne d’un bon chrétien. Alors, d’où vient cet attrait pour
les sujets christiques et de saints vers la fin de sa carrière? Est-ce lié à l’époque,
qui contrairement à aujourd’hui laissait peu de place à la laïcité ? Est-ce la vieillesse et la peur de la mort qui
ont poussé le peintre à croire en un au-delà ? Est-ce qu’il a voulu se
refaire une respectabilité dans le monde de la peinture de l’époque en
reprenant des thèmes classiques (en y injectant discrètement ses ressentis)? Est-ce
que la grandeur du sacrifice et de la souffrance en tant qu´épreuve divine
infligée aux hommes pour tester leur foi est seule capable de rassurer l’esprit
face à la cruauté du souvenir de la guerre ?
(Saint Christophe) Malheureusement peu
de sources dans les quelques-unes que j’ai pu trouver sur internet ne répond à
cette question (ni ne la pose !). Mais elle a tout de même été pour moi un
des intérêts de cette visite, en plus des visions artistiques et historiques.
Par contre, et
comme on trouve tout sur internet, je vais conclure cet articles avec une vidéo
qui n’a pas grand-chose à voir mais qui m’a bien amusée, alors je vous la
montre : un groupe de gothique russe a décidé de s’appeler Otto Dix !
Je ne sais pas si l’artiste apprécierait, mais c’est une curiosité !